Portrait d’un entrepreneur à succès

Patrick Kersten, l’alchimiste discret

Le patron de Doctena transforme tout ce qu’il touche en or

 Avec l’acquisition de l’allemande Terminland et ses 5.000 médecins, Doctena a pris une sacrée avance. Mais son fondateur, Patrick Kersten, reste prudent alors que pointe une nouvelle ambition. Très personnelle. Portrait d’un entrepreneur doué.

«J’aimerais léguer une entreprise à mon fils.» Il est 13h15. Patrick Kersten n’a pas déjeuné. Sur la table à peine montée du nouvel étage de sa start-up, le jeune chef d’entreprise a remballé le sandwich pour parler de lui. Presque à contre-coeur. Tout l’incite à l’exubérance: Doctena a annoncé le matin même l’acquisition de la partie «médecine» de l’allemande Terminland, ce qui ajoute 7.000 médecins connectés à sa plate-forme de prise de rendez-vous qui en réunissait déjà 2.000. Ca n’a l’air de rien mais son principal concurrent, soutenu à longueur d’articles au nom de la FrenchTech, n’en compte que… 200 sur les 10.000 médecins qui exercent en France.

Le soleil brille dans ce nouveau bâtiment trop bruyant malgré les doubles vitrages, coincé entre autoroute, voie ferrée et route vers le City Concorde. «J’ai toujours eu de l’admiration pour ces hommes capables de transmettre une entreprise de génération en génération», ajoute-t-il, de sa voix qui ne lâche jamais un mot plus haut que l’autre, dans un rare moment de confidence.

Murdoch découvre le Luxembourgeois

Issu d’une famille de fermiers d’un côté et de commerçants de l’autre, le fondateur de Doctena est presque arrivé dans le monde de l’entreprise par hasard. Ses études se terminent sur un stage à la BGL. «La banque était en pleine restructuration et cela m’a permis de toucher un peu à tout. C’était une expérience très enrichissante.»

Ses amis ont entrepris de lancer une start-up dans l’entourage de Post. «Tous les jours, ils me racontaient. J’en ai parlé avec mes parents, ils m’ont soutenu. Je suis allé rejoindre ces amis dans une cave.» Synapse accouche d’Unify, trop en avance sur son temps, pour unifier messagerie par SMS et email, et d’un portail d’emplois, racheté par Monster.

Monster conserve 50% de l’effectif, le reste se remet à travailler sur un nouveau projet: AtHome devient une référence en matière d’annonces immobilières au début des années 2000. Au point d’intéresser Rea, une société australienne qui appartient à Ruppert Murdoch, qui met 4,5 millions d’euros dans le deal. «Nous l’achetons pour trois raisons: son leadership sur le marché, la position stratégique du Luxembourg dans la Grande Région et l’Europe ainsi que pour la qualité de l’équipe», indique alors Simon Baker, le p.-d.g. de Rea Group.

Patrick Kersten reste en fonction jusqu’à février 2013. «C’était un groupe international, qui avait de nombreuses sociétés mais pas au niveau d’aujourd’hui. C’était très intéressant.» Il passe le flambeau au Belge Tim Pittevils… et se relance dans une nouvelle aventure. «Avec Marc Molitor [le président de l’association luxembourgeoise des business angels, ndlr.] et Alain Fontaine, nous nous sommes aperçu que des modèles émergeaient aux Etats-Unis de sociétés de prises de rendez-vous.» Doctena donne l’occasion à l’entrepreneur de satisfaire son appétit.

 

Accueillir un Syrien pendant trois mois, une fierté

«J’aime passer 80% de mon temps à gérer le chaos pour en faire quelque chose. C’est exactement le même temps que l’on passe, dans une grande structure, à suivre les nombreuses règles et process que l’on met en place. Je préfère quand ça craque de partout.»

Autour de lui, pourtant, l’ambiance est très calme pour un open space. Au fond, une équipe de développeurs travaille dans une étonnante concentration. Sans babyfoot ni autres codes propres à l’univers des start-ups. A l’étage du dessous, où vingt-deux personnes s’entassaient en attendant la livraison de ce nouveau plateau de 120 m2, les services administratifs ne font pas plus de bruit. Une légère odeur de formol saisit le visiteur comme un lien avec son activité principale alors qu’aucun docteur ne met à priori les pieds dans la structure. L’équipe se gère. «Le dirigeant doit mettre en place le cadre, les process et lâcher prise pour favoriser la dynamique.»

Il n’y a pas meilleure illustration de son propos que le Syrien qui répond au téléphone. «J’ai été surpris que l’équipe se sente motivée à l’idée d’accueillir un réfugié chez nous pendant douze semaines. L’initiative est venue de leur côté et j’en suis très fier», avoue modestement celui à qui un salarié a dit un jour qu’il était le parfait «Chief Motivateur». Lui qui regrette dans la phrase suivante que les Luxembourgeois fassent trop souvent profil bas.

«Je suis endurant. Pour y arriver, il faut montrer qu’on y croit et qu’on y croira jusqu’au bout. Pour Doctena, je suis allé moi-même chercher les cinquante premiers médecins. Sans produit à leur proposer. Avec la seule conviction que plus personne n’aurait envie de passer un coup de téléphone pour prendre rendez-vous. Il faut se prendre des portes et des pelles pour comprendre!» Utile, cette expérience conforte sa conviction profonde. Le patron aime son équipe. Aime l’équipe. «J’ai aussi entrepris des choses seul. Ca n’a pas réussi. Avoir une équipe autour de soi, les mauvais jours, c’est très agréable», dit ce père attentionné à qui le monde de l’entreprenariat a toujours permis d’aller chercher son fils à la sortie de l’école.

 

«Il y a cent ans, la moitié des enfants mouraient»

Vingt ans à diriger «des gazelles qui font 100% de croissance jusqu’à 25% au moment de leur maturité» l’ont aussi amené à relativiser. Il raconte comment il a manqué son dernier vol, de Bruxelles à Berlin, pour avoir oublié ses clés dans le bac du contrôle. «Ok, j’ai fini par être en colère mais il y a tellement de gens qui se prennent trop au sérieux! On a complètement oublié que sur 8.000 générations d’Homo Sapiens, les quatre dernières sont celles qui ont eu le plus de chance! De l’eau courante. Des sanitaires. La santé. Le recul de la pauvreté! Il y a cent ans, la moitié des enfants mourraient au Luxembourg. L’espérance de vie était très basse.»

Le déclic est venu de sa dernière lecture. Dans «Progress», le Suédois Johan Norberg démontre que le monde progresse tout le temps, sur tous les plans, grâce aux progrès technologiques, de santé, de lutte contre la pauvreté, de prise en compte de l’environnement, des progrès de la démocratie, de l’ouverture des frontières et de l’économie libérale. Un nouvel ouvrage positif de cet historien économique, chroniqueur pour le gratuit Metro et membre de l’Institut Cato (libéral) qui résonne auprès du Luxembourgeois.

«J’ai rencontré des jeunes qui veulent adapter notre idée au secteur du wellness. Aujourd’hui, je reçois dix fois plus de CV chaque mois qu’il y a quatre ans! J’aimerais que ces jeunes aillent aider de jeunes créateurs d’entreprises comme ceux-là!»

Doctena, elle, non contente de travailler dans cinq pays européens, devrait encore grossir de cinquante à 80 ou 100 personnes d’ici la fin de l’année. Et ouvrir des bureaux à Zurich, Genève, Berlin, Amsterdam, voire en Autriche. «Pour nous rapprocher des médecins avec lesquels nous allons travailler», dit le directeur général. «Ca bouge très vite et notre ambition va jusqu’en 2025-2030. Avec de nouveaux services comme le renouvellement de prescriptions.»

Il sera temps de commencer à préparer la transition au profit de la nouvelle génération dans un univers complètement différent. Son fils n’aura pas trente ans.

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